1996. L’âge de l’innocence. Cela fait 20 ans depuis notre première rencontre.

J’aimerais passer mon chemin et laisser en veilleuse cette histoire, mais mon naturel bavard veut à tout prix que je vous la raconte. C’est vrai que j’aime parler. Cela procure en moi une émotion inexplicable.  J’ai dû de très souvent répondre à mes amis, à leur question:  »  à quand le bouquin?   » que de bouquin je n’en ferai pas, parce que je ne sais pas écrire.

Moi, je parle. Je communique. Il faut absolument que je raconte ma bulle. Un écrivain, un poète…d’après moi cherche à séduire par les mots. il est celui qui peut faire rêver avec une phrase, voir ne jamais se réveiller avec toute une strophe.Le poète fournit de l’éclat, du merveilleux aux mots quotidiennement utilisés, l’écrivain sonde les émotions et même les sentiments. Les âmes n’ont aucun secret pour lui. Je ne suis rien de tous ces génies. Quand j’écris, je ne fais que parler, c’est toute ma quête en tenant ma plume ou tapant sur le clavier: Parler.

1990-1996. Mes plus jeunes âges. j’éprouvais déjà ce besoin de raconter. Que peut bien raconter une fillette de 7 à 12 ans, à l’époque où elle n’avait pas encore internet et le téléphone portable?

Moi, je réclamais déjà un auditoire. J’aspirais déjà à être suivie.  Je racontais mes lectures de oui-oui, Martine, Alice,Club des cinq , fantômette …Je racontais mes longues journées à Calas en compagnie de mon grand-père, je résumais L’École des fans de dimanche dernier, à des camarades qui l’ont aussi bien regardé que moi, Je racontais mes rêves de voyages à l’étranger, dont New York, avant d’apprendre que l’étranger ne se résumait pas qu’à la grosse pomme, je racontais des mensonges, des histoires montées de toutes pièces à l’improviste pour amuser les yeux étonnants qui consommaient mes dires, des histoires de giraumons qui parlent dans la cuisine de ma mère, de serpents aperçus à Jacquin, petit bourg qui a vu la naissance de mon père, je racontais n’importe quoi pourvu que je parle.

2006-2016. L’âge de l’indépendance. Mes années liberté. Liberté de la parole. Avec ou sans les mots. Libre de tout dire. J’ai orienté mes études, mes activités, ma vie, de façon à ce que je ne m’arrête jamais de parler. de dire les choses, de décrire les situations, de camper le décor. Le désir de raconter est devenu plus intense, plus pressant. Tous les moyens sont bons. Radios, blogs, clubs oratoires, photographies…

Que peut bien raconter une femme de 21 à 32 ans, à une époque où tellement de voix parlent en même temps?

Dans mon sac à parole des temps modernes, je parle pour raconter ma vie. La vie des autres. Des choses entendues, des choses vues, des choses ressenties. Il faut juste que je m’exprime. Dans mon sac à parole des temps  modernes, je traîne des bouts de paroles sur l’injustice faites sur  l’humain, sur la misère du corps, les déboires de l’âme. Je transporte des morceaux de furie, des pans de dégoûts, des lambeaux de cœurs. Je parle aussi des aléas joyeux, des intermèdes de délices, ces éclairs de bonheurs . je rapporte l’univers et les étoiles dans mon sac à paroles des temps modernes.

Ce qui différencie la fillette de 12 ans de la femme de 32 ans, c’est l’attachement à l’auditoire. Petite, je parlais pour devenir intéressante. Je prenais plaisir à raconter pour me plonger dans ces regards admiratifs qui m’entouraient. A 9, 11, 12 ans, je cherchais inconsciemment  l’extase en donnant ma parole aux autres. De nos jours, je suis toujours attachée à l’auditoire certes, mais pas pour les mêmes raisons. Je veux surtout lui être proche. Lui raconter mes vécus, mes angoisses et mes envies par exemple, mes échecs et mes déceptions, lui montrer mes pas de danse et les fleurs de mon jardin… Je veux être son amie. Pouvoir être sa voix, comprendre,raconter les choses qu’il pensent, les choses qu’il vit. Je veux être utile pour lui, Je veux opiner et prendre partie . Apaiser, aider et rendre heureux. Je veux offrir la beauté des mots du monde par mes simples paroles. Parler de nos jours me donne carrément la sensation d’être la servante des autres, d’être leur âme sœur.

1996. Retour dans le temps. le temps de cette premiere rencontre. Peut-être que ça devait sonner amusant, l’assistance a ri. Un rire bas, refoulé. Un rire que je n’ai pas pris plaisir à entendre. J’ai toujours aimé les éclats de rires. Ces rires vivants qui secouent les seins des grandes personnes. J’ai dû avancer le long de l’allée, ma toge trop longue balayant le tapis rouge, trop fière pour laisser perler ces gouttes qui piquent le coin de l’œil. J’ai regardé droit devant, je n’ai pas souri comme je rêvais de le faire, en saluant de mes mains des deux cotés, je me suis entraîné à tort dans le couloir qui conduit du balcon  à la salle à manger, je n’ai pas eu le privilège de présenter mon petit numéro surprise, qui devait ravir la salle et rendre fiers mes parents. Ce jour là, de ma cérémonie de graduation de l’école primaire, j’ai fait ma PREMIÈRE RENCONTRE avec LA HONTE , en écoutant la lecture de mon palmarès et la phrase finale : Bavarde beaucoup en classe!

Ma honte alors fut de courte durée. C’est vrai que la blague a fait son chemin, j’étais la seule à être reprochée dans ma promotion.Tout un événement alors!  Pourtant, je connaissais des élèves pas intelligents,des élèves brigands, des élèves pas polis…on n’a fait aucune mention de ces comportements. En prenant la pose, avec mes cadeaux, les parents et l’équipe de l’école, pour la photo souvenir, une idée bouillonnait dans ma tête. Mais je ne parle jamais seule? Pourquoi on ne cite pas la même phrase pour mes camarades qui bavardaient avec moi? Je me suis sentie rebelle tout à coup, Une rebelle âgée  de 12 ans. J’ai vite compris que les gens pouvaient être méchants dans la vraie vie, pas seulement dans les bouquins. J’ai vite compris que l’enseignant qui avait écrit cette phrase à la fin de mon palmarès, ne supportait pas mon caractère de fillette qui n’a pas froid aux yeux. J’ai compris que j’étais unique, la seule sur une quantité à bavarder beaucoup en classe. J’ai décidé de sourire pour la pour la photo et pour moi. Mon sourire souillait ma honte au point de la nettoyer, l’effacer.

2016.L’âge de la raison. Les grands l’admettent. On a toujours besoin d’un plus petit que soi. Je puise souvent chez cette petite fille de 12 ans que j’étais, l’énergie de ne pas renoncer, de me battre pour faire valoir mes opinions, mes idées. Souvent, je n’ai pas baissé les bras pour lui faire honneur. Je refuse de laisser mon entourage toucher ma fierté, en voulant l’abattre par des propos négatifs et infondés. La Honte aujourd’hui, entre elle et moi, il n’y a pas de grandes relations si elle se montre par rapport à ce que d’autres veulent me faire croire de moi. 32 ans, je n’ai pas vécue toute une vie, mais j’ai vécue une de ces vies! Et, pour rien au monde je ne m’arrêterai de parler, de raconter, de bavarder.

 

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