Cela fait 20 ans depuis notre première rencontre.

J’aimerais passer mon chemin et laisser en veilleuse cette histoire, mais mon naturel bavard veut à tout prix que je vous la raconte.  J’ai dû de très souvent répondre à mes amis, à leur question: »  à quand le bouquin?   » Que de bouquin je n’en ferai pas, parce que je ne sais pas écrire.

Moi, je parle. Il faut absolument que je raconte ma bulle. Un écrivain, un poète, d’après moi cherche à séduire par les mots. Il est celui qui peut faire rêver avec une phrase, voir ne jamais se réveiller avec toute une strophe. Le poète fournit du merveilleux aux mots quotidiennement utilisés, l’écrivain sonde les émotions et les sentiments. Les âmes n’ont aucun secret pour lui. Je ne suis rien de tous ces génies. Quand j’écris, je ne fais que parler, c’est toute ma quête en tenant ma plume ou tapant sur le clavier: Parler.

Enfant,j’éprouvais déjà ce besoin de raconter.

Je réclamais déjà un auditoire. Je racontais mes lectures , je résumais L’École des fans de dimanche dernier, Je racontais mes rêves de voyages à l’étranger,je racontais des histoires montées de toutes pièces pour amuser les yeux étonnants qui consommaient mes dires, des histoires de giraumons qui parlent dans la cuisine de ma mère, je racontais n’importe quoi pourvu que je parle.

Dans mon sac à parole des temps modernes, Le désir de raconter est devenu plus intense. Tous les moyens sont bons. Radios, blogs, clubs oratoires, photographies…je parle pour raconter ma vie. La vie des autres.Il faut juste que je m’exprime. Dans mon sac à parole des temps  modernes, je traîne des bouts de paroles sur l’injustice faites sur  l’humain, sur la misère du corps, les déboires de l’âme. Je transporte des morceaux de furie, des pans de dégoûts, des lambeaux de cœurs. Je parle aussi des aléas joyeux, des intermèdes de délices, ces éclairs de bonheurs.

Petite, je parlais pour devenir intéressante. Je prenais plaisir à raconter pour me plonger dans ces regards admiratifs qui m’entouraient. A 9, 11, 12 ans, je cherchais inconsciemment  l’extase en donnant ma parole aux autres. De nos jours, Je veux surtout lui  raconter mes angoisses et mes envies par exemple, mes déceptions, lui montrer mes pas de danse et les fleurs de mon jardin.Pouvoir être sa voix, comprendre, raconter les choses qu’il pense, les choses qu’il vit. Je veux être utile pour lui, Je veux opiner et prendre parti. Je veux offrir la beauté des mots du monde par mes simples paroles. Parler de nos jours me donne carrément la sensation d’être la servante des autres.

Retour dans le temps de cette première rencontre. Peut-être que ça devait sonner amusant, l’assistance a ri. Un rire bas, refoulé. Un rire que je n’ai pas pris plaisir à entendre. J’ai toujours aimé les éclats de rires. J’ai dû avancer le long de l’allée, trop fière pour laisser perler ces gouttes qui piquent le coin de l’œil. J’ai regardé droit devant. Ce jour-là, de ma cérémonie de graduation de l’école primaire, j’ai fait ma PREMIÈRE RENCONTRE avec LA HONTE, en écoutant la lecture de mon palmarès et la phrase finale : Bavarde beaucoup en classe!

Ma honte alors fut de courte durée. Parce que, je connaissais des élèves pas intelligents, brigands…on n’a fait aucune mention de ces comportements. En prenant la pose, pour la photo souvenir, une idée bouillonnait dans ma tête. Mais je ne parle jamais seule? Pourquoi on ne cite pas la même phrase pour mes camarades qui bavardaient avec moi? J’ai vite compris que les gens pouvaient être méchants dans la vraie vie, pas seulement dans les bouquins. J’ai vite compris que l’enseignant qui avait écrit cette phrase à la fin de mon palmarès, ne supportait pas mon caractère de fillette qui n’a pas froid aux yeux. J’ai compris que j’étais unique, la seule sur une quantité à bavarder beaucoup en classe. J’ai décidé de sourire pour la pour la photo et pour moi. Mon sourire souillait ma honte au point de l’effacer.

Les grands l’admettent. On a toujours besoin d’un plus petit que soi. Je puise souvent chez cette petite fille de 12 ans que j’étais, l’énergie de ne pas renoncer, de me battre pour faire valoir mes opinions. Souvent, je n’ai pas baissé les bras pour lui faire honneur.  Entre la Honte et moi, il n’y a plus de grands liens si c’est par rapport à ce que d’autres veulent me faire croire de moi. 32 ans, je n’ai pas vécue toute une vie, mais j’ai vécu une de ces vies! Et, pour rien au monde je ne m’arrêterai de bavarder.

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